« Avec la Loi Sauvadet, le Ministère de l’Education Nationale peut maintenir des professeurs en CDD pendant des années ou des décennies » – un entretien avec une contractuelle

« Avec la Loi Sauvadet, le Ministère de l’Education Nationale peut maintenir des professeurs en CDD pendant des années ou des décennies » – un entretien avec une contractuelle

Ci-dessous, vous trouvez un entretien avec une professeure contractuelle. Cet entretien est anonyme (cf son explication). Il a été réalisé par téléphone.

ID : Vous êtes professeure dans l’Education Nationale, et vous êtes une contractuelle. A chaque rentrée scolaire, et encore plus avec celle-ci, on entend beaucoup parler de vous, mais les citoyens français ne savent pas forcément ce que recouvre et implique ce terme. Qu’enseignez-vous et depuis quand êtes-vous, contractuelle ?

PC : J’ai bientôt 46 ans. J’enseigne le français en lycée – enfin, l’année dernière, j’ai enseigné le français en lycée. Je ne peux pas donner trop de détails sur mon parcours, parce que le Ministère de l’Education Nationale pourrait me « profiler » et m’identifier. Or auprès de vous, je témoigne dans l’anonymat, parce que le Ministère est sur nous, tout puissant. Il peut mettre fin à notre travail de professeurs, par un simple non renouvellement. Parce que être contractuelle, c’est tout simplement être employé avec un contrat qui est un CDD. Votre employeur est l’Etat, via ce Ministère. Nous sommes payés par le Trésor Public. Par contre, nouveauté récente, si nous ne sommes pas réemployés, nous devons nous inscrire à Pole Emploi, alors qu’il y a quelques années, ce sont les rectorats qui géraient l’indemnisation

ID : Justement. A propos de réemplois, comment les choses se passent pour les contractuels ?

PC : Quelqu’un qui enseigne en cours d’année est invité à faire des voeux, via un site dédié. Et au fur et à mesure du temps, vous accumulez des points, afin que le Rectorat est une grille pour faire passer en premier ceux qui ont le plus de point. Enfin, en théorie, et surtout maintenant, puisque les Rectorats semblent s’asseoir aussi sur cela, pour recruter des nouveaux contractuels. Jusqu’ici, les contractuels étaient les derniers affectés, quand un poste leur était proposé. Mais nombre de contractuels n’ont pas reçu de proposition ni en début d’année ni en cours d’année, les années passées. Pour des raisons diverses : l’inspection d’académique a pu mal les noter, que cela soit justifié ou pas; parce qu’il n’y avait plus de postes, à cause des suppressions de poste; parce que les collègues contractuels qui ont pu militer à l’occasion de grèves, de luttes, ont été, évidemment, repérés et barrés. Chaque été, vous ne savez pas si, à la rentrée, vous serez en poste ou pas. Sauf quelques exceptions, évidemment, avec ceux qui ont fait copain-copain avec l’inspection, mais ce sont des exceptions.

ID : Comment êtes-vous devenue professeure contractuelle et pourquoi l’êtes-vous restée ?

PC : J’ai fait des études de lettres, et je souhaitais enseigner. J’ai passé les concours, mais je ne suis pas douée pour. J’ai été très bien notée pendant mes années d’études universitaires, je suis allée jusqu’à la cinquième année, et j’ai commis l’erreur de ne pas faire de thèse. J’ai candidaté il y a déjà 20 ans, et j’ai été recruté. J’aime enseigner. Etre auprès de ces jeunes qui sont encore à l’écoute, quoiqu’en dise. Une fois adulte, c’est fini. Ils ont leurs idées, leurs perspectives, tout est fermé. A cet âge-là, il y a de l’indétermination. Et les textes littéraires nous parlent de nous, même si cela concerne des époques passées, des conditions disparues. J’ai continué, mais j’ai connu aussi des coupures, imposées par le rectorat qui m’employaient, en raison de ce que je vous ai déjà dit. J’ai connu le chômage à plusieurs reprises. J’ai une ancienneté qui dépasse les 10 ans (je ne veux pas donner le chiffre exact, pour ne pas faciliter le profilage du Ministère). Mais comme j’ai subi des périodes de chômage, je suis toujours contractuelle, sans affectation à cette rentrée.

ID : Quand on est employé dans l’Etat, ce Ministère, un salarié peut être employé aussi longuement et rester en CDD ?

PC : Oui. L’Etat s’est couvert. Une loi a été votée en 2012, la Loi Sauvadet. Elle permet de faire passer des contractuels, d’un CDD à un CDI. L’Etat a intégré un élément de droit privé dans son dispositif. Ce n’est donc pas une titularisation de la Fonction Publique. Vous avez seulement une garantie de réemploi, ou de salaire, si vous n’êtes pas réemployé à la rentrée scolaire suivante. Mais des rectorats ont déjà licencié des CDI. Alors que dans la fonction publique, la seule façon d’engager une séparation s’appelle la révocation. Et c’est très encadré, plutôt rare et difficile. Mais pour bénéficier d’un CDI, il faut avoir travailler six années consécutives, à temps plein et sans une seule coupure supérieure à plus de 4 mois. Vous pouvez avoir eu des coupures, elles se déduisent du calcul des six années à temps plein, mais si elles ont été inférieures à 4 mois, vous pouvez donc atteindre les six années au total. Mais si une coupure dépasse les 4 mois, les années que vous avez effectué ne comptent pas. A cause d’une telle coupure, vous repartez à zéro.

ID : C’est une situation incroyable, cette annulation d’un temps travaillé, au motif que vous avez subi une coupure, imposée. Et que disent les syndicats ?

PC : Officiellement, la plupart demandent la titularisation, souvent sans conditions, des contractuels qui ont plusieurs années d’expérience. Mais sur ce principe de la loi Sauvadet que l’Etat continue d’utiliser (officiellement, la durée de validité de cette loi est terminée), je ne sais pas ce qu’ils disent, parce qu’ils n’en parlent pas, et surtout, ils n’agissent pas contre. De ce que j’ai lu, le droit européen contredit cette politique de l’Etat français, en empêchant ce prolongement ad vitam aeternam, des CDD, mais quand l’Etat veut, il fait ce qu’il veut. ll faudrait une action juridique, ou une mobilisation très forte des syndicats. Pour l’instant, il n’y a rien. A ma connaissance. Si je me trompe, tant mieux.

ID : A cette rentrée, vous êtes donc sans poste, à ce jour. Comment évaluez-vous cette rentrée ?

PC : Je suis très inquiète. Je pense qu’il y a une probabilité élevée que je n’ai pas de poste de l’année. Et je m’inquiète de ce que va être l’indemnisation de Pole Emploi, après les réformes qui ont été imposées par le gouvernement. Il y a des contractuels recrutés, mais beaucoup de nouveaux, qui passent avant des contractuels qui avaient de l’expérience ou qui s’approchaient de leurs 6 années; et le pire, c’est qu’ils emploient maintenant des personnes qui n’ont aucune connaissance disciplinaire. Du jamais vu. Jusqu’ici, les contractuels étaient des gens formés qui avaient au moins Bac + 3 ou +5 (cela dépendait des années). Mais là, on envoie des gens dans des classes pour enseigner sur des matières qu’ils ne connaissent pas. C’est un scandale. Je suis dégoûtée mais pas surprise par ce gouvernement. Ils détestent l’Education Nationale, les professeurs. Je n’ai pas d’explication sur cela.

ID : Et si vous n’êtes pas réemployée, vous pensez arrêter l’enseignement ?

PC : Par nécessité, oui. Mais ce sera une atteinte à ma vie professionnelle et personnelle. Parce que j’aurais été écartée pour des raisons de gestion, sans rapport avec mes compétences. Etre ainsi méprisé, c’est terrible. De ce que je sais, beaucoup vont partir, définitivement. D’autres prennent des tranquillisants. D’autres sont en dépression. Les syndicats parlent de nous et « pour » nous, mais ne nous permettent pas de parler. A ma connaissance, dans les directions syndicales, il n’y a pas de contractuel, et à fortiori, de contractuel au chômage. Là aussi, nous n’existons que pour payer une cotisation, et le jour où il n’y a plus de travail, l’assistance syndicale revient souvent à nous dire ce que nous savons déjà sur nos « droits ». Je pense que la situation s’explique aussi par ce qu’est devenu le syndicalisme dans l’enseignement. Avec des gens qui sont dans le « dialogue social », et pas dans le combat. Quand on est ainsi méprisé, on doit parler fort pour se faire respecter. Nous n’avons aucun représentant, représentante, pour cela. Il y a des moments, je me dis : il faut partir de ce pays. J’y pense. Mais si tout le monde part, qu’est-ce qu’ils vont en faire ?

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