Deuxième tour de l’élection présidentielle en France : probabilités, incertitudes et certitudes

Deuxième tour de l’élection présidentielle en France : probabilités, incertitudes et certitudes

Nous avons attendu que le « débat » de l’entre-deux-tours se soit tenu pour continuer nos parutions sur l’élection présidentielle française. Préfiguration de ce que sera le nouveau journalisme que nous entendons incarner et promouvoir (nous allons faire paraître en mai un long texte afin d’en présenter les conditions, les pratiques et les objectifs), nous ne publierons pas pour « publier », comme d’autres font de l’art pour l’art, et surtout du papier pour du papier, ou de l’écran pour de l’écran. Nous ne devons pas nous habituer à la « commentarisation » de la vie sociale, publique, politique. Il y a trop de parutions pour peu d’informations, et de mises en perspective, sensées, instructives. Il est préférable de publier sur de vrais nouveaux sujets, et pas tenter d’exploiter le moindre détail. Il y a là une éthique de la parole professionnelle, « journalistique », qu’il nous faudra préciser, développer. Depuis le dimanche du premier tour, rien d’important n’a eu lieu dans la vie politique française. Le résultat de ce premier tour a déterminé les discussions des jours qui ont suivi, puisque les deux candidats restants ont été privilégiés par les médias d’Etat, pour relayer leurs moindres faits et gestes, pour les interroger, pour prétendre analyser leurs programmes et leurs affirmations. Jean-Luc Mélenchon a donné un entretien à la chaîne BFMTV pour confirmer qu’il n’abdique pas et qu’il sollicite une majorité à l’Assemblée Nationale pour imposer au futur élu élyséen une cohabitation. La lecture des échanges sur Twitter à ce sujet permet de constater que nombre de citoyens français ne connaissent pas vraiment leur système constitutionnel, puisque certains ont reproché au leader des Insoumis de vouloir diriger la France avec Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, comme s’il allait de soi qu’il fallait abandonner la majorité législative et exécutive au dit élu, comme si le présidentialisme était si puissant en France que tout découlait de lui, et qu’un(e) Président(e) à l’Elysée entraînait nécessairement l’élection de la majorité politique de ses voeux à l’Assemblée Nationale. Quand le calendrier était inversé, c’est pourtant ce que Mitterand, puis Chirac, ont connu, avec, au total, trois cohabitations, pour une durée de 9 ans au total.

Le détail du débat vous est donné par d’autres médias. Son contenu n’est pas assez significatif pour être longuement évoqué ici. Les spectateurs, les « observateurs », ont assez unanimement constaté sa médiocrité, l’énonciation de phrases creuses ou marquées par des inexactitudes. Ce débat était surtout décisif pour Marine Le Pen. En effet, seconde au premier tour de l’élection, seconde selon les sondages constants effectués depuis la fin de ce premier tour, et notamment ces jours-ci où l’écart se creuse, c’est elle qui devait réussir ce débat pour tenter de changer la donne. Les uns et les autres s’accordent à dire qu’elle a échoué à surprendre et à dominer le débat, et certains mêmes n’hésitent pas à considérer que son absence de dynamisme dans ce débat, son élocution hasardeuse, indiquent qu’elle n’a pas l’intention de gagner ce second tour. Les mêmes considèrent que, de son côté, Emmanuel Macron a été tel qu’en lui-même, le temps ne le change pas : le mot qui revient le plus pour qualifier son expression, est « l’arrogance » ou « la suffisance », qu’il n’aurait pas réussi à s’en départir. Mais quand, dans sa position, on est confronté à une adversaire comme Marine Le Pen, qui n’est pas capable de hausser son niveau, la perception de cette médiocrité doit autant conforter Emmanuel Macron que l’interroger, puisque, par deux fois, il aura donc été confronté, au final, avec une adversaire à laquelle il était facile de s’opposer.

Les deux candidats ont été eux-mêmes, concernant tant leur personnalité que leur programme, réel ou affiché. Le débat n’a donc produit aucune surprise, aucun effet majeur d’inversion. Dimanche, la réélection d’Emmanuel Macron est donc hautement probable, et ce parce qu’une élection, comme déterminée par les règles constitutionnelles françaises, relève de l’arithmétique, de l’addition des quantités. Or, comme nous l’avons déjà dit dans nos analyses des résultats du premier tour, l’addition des voix pro EM et l’addition des voix pro MLP aboutit déjà à un écart, confirmé par les sondages de l’entre-deux-tours, et que, pour qu’il en aille autrement, il faudrait qu’une part massive des électeurs LFI et des abstentionnistes du premier tour décident de voter Marine Le Pen dimanche. Il ne faut jamais dire jamais et dimanche, dans la journée, en fonction du taux de participation, nous saurons ce qui est en train de se passer. Mais même une forte mobilisation, inédite, en faveur de Marine Le Pen pourrait la faire échouer, de peu, comme Jean-Luc Mélenchon a échoué de peu derrière elle.

Beaucoup disent et se disent que cette élection n’a servi à rien. Le système politique français a pour objet principal d’acquérir/donner de la légitimité à des élus. Le temps qui passe érode cette légitimité. Chaque élection constitue une sorte de « bain de jouvence ». Les compteurs sont, comme, remis à zéro, et pour les électeurs, ils paraissent l’être vraiment quand il y a un changement. En amont de cette élection, une majorité de Français avaient fait savoir, à des enquêtes répétées, qu’ils étaient hostiles à la répétition du scénario de 2017, et pourtant, cela a eu lieu. Pourquoi ? Parce que ce ne sont pas LES Français qui votent, mais des Français : pour faire partie des deux premières listes, il suffit que votre candidat(e) conduise l’une des deux plus fortes minorités. 1 électeur/électrice possible sur 4 n’a pas voté, par impossibilité (des radiations inexpliquées ont eu lieu), ou par choix. Il faudrait savoir si ces abstentionnistes ont été satisfaits des résultats du premier tour, de leur non-vote. On peut penser qu’une part aurait préféré que ce scénario ne se reproduise pas, mais pour des raisons diverses, ils ont fait le choix de ne pas participer. Sauf que les vainqueurs de cette confrontation sont déterminés uniquement par ceux qui participent. L’abstention est donc un nul vote : un vote qui n’a pas lieu. Parmi les abstentionnistes, il y a, là aussi une grande diversité : des satisfaits qui n’ont cure de ces élections, parce que leur situation leur paraît intouchable; des « révolutionnaires » pour qui ce système est mauvais en soi, et ne peut être dirigé au bénéfice de celles et ceux qui le devraient; des cyniques qui considèrent qu’il s’agit d’un jeu truqué irréformable; des sans avis qui ne savent pas quoi penser; des indécis qui restent indécis jusqu’au bout. C’est dans cet électorat, et dans l’électorat de Marine Le Pen que les choses se sont jouées : le premier a donc fait le choix de l’abstention, alors que certains auraient pu voter, le second a fait le choix de la mobilisation, et de ne pas aller vers le vote Zemmour. Celui-ci, s’il avait été supérieur de deux ou trois points de pourcentage, aurait empêché Marine Le Pen d’accéder au second tour. Mais le problème le plus important de la 5ème République Française actuelle est que, en 20 ans, le parti, de Front National devenu de Rassemblement National, puisse avoir, à l’élection présidentielle, une telle puissance, alors que, après, il est incapable de construire une force politique nationale réelle, par de nombreux élus à l’Assemblée Nationale, par de nombreux élus sur les territoires. Il faut donc se pencher sur ce rôle de ce parti d’extrême-droite dans la stérilisation de la vie publique et de la vie politique en France. Il apparaît urgent de trouver des moyens pour qu’il ne constitue pas un bouchon des évolutions politiques en France.

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