Journalisme et Intérêt(s) : des conflits – Partie III

Ce que nous avons établi précédemment, c’est qu’il existe une difficulté liée à la notion d’intérêt, à sa pluralité de sens, de champs, et qu’il faut dépasser l’opposition stérile entre intérêt et désintéressement, comme entre intéressement et bénévolat. Dans la fameuse « déclaration des droits et des devoirs » déjà citée, le premier article fait référence à l’importance de « respecter la vérité quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître« . Autrement dit, un journaliste a des intérêts avec la vérité : la connaître/la révéler, lui vaut une reconnaissance; la respecter par le fait de ne rien changer au fait, contribue à cette reconnaissance et démontre qu’il/elle est un(e) journaliste; une part de cette reconnaissance est financière (justifie sa rémunération, voire l’augmentation de sa rémunération); et permet de démontrer qu’il la fait connaître, quels que soient ses sentiments et opinions sur le sujet. Avec le second principe, les intérêts sont confirmés : « Défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique« . Cette défense est dans l’intérêt même du journaliste et du journalisme. Il en va de même pour les autres principes : « Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents ; » « Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents ; », puisqu’il en va des intérêts d’un(e) journaliste de démontrer qu’il est « neutre », qu’il n’est pas lié aux faits, aux problèmes, et qu’il dit les choses, telles qu’il/elle en a pris connaissance. Mais les intérêts des journalistes ne se limitent pas à ces dimensions qui les concernent personnellement. « Défendre la liberté de l’information » implique également que l’économie dans laquelle il/elle se situe soit suffisante, voire, prospère, et donc qu’il vaut mieux ne pas scier la branche sur laquelle on est assis, ou pire, à ce que l’arbre sur lequel on est perché soit fauché. L’intérêt des journalistes est donc lié aux intérêts collectifs, de chacun(e) et de tous. Les problèmes se posent notamment pour celles et ceux qui sont liés à des « intéressés » pour lesquels ils vont s’exprimer et qu’ils vont défendre, y compris en mentant, en tordant les faits, en minimisant, à jouer sur les proportions, en donnant des informations partielles et partiales (des chiffres incomplets). Les intérêts des personnes pour lesquelles ces journalistes agissent se placent au-dessus de la vérité, énoncée dans le premier principe. Ceux-là ne sont pas indépendants (ils subissent une hiérarchie qui exigent d’eux des sujets ET des contenus, orientés, pré-définis), et ne respectent pas tout ou partie (et plutôt des parties) de la déclaration des devoirs. Or ceux-là n’ont aucun problème pour avoir des financements qui leur assurent une permanence, le fait de pouvoir écrire, raconter, ce qu’ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent. A l’inverse, le journalisme « indépendant » est lui, indépendant, mais manque de financements, puisqu’il ne s’adosse pas à des intérêts spéculatifs importants. On le voit : les textes actuels sur le journalisme ne sont pas assez clairs, comportent des contradictions ou des risques de contradiction, qu’il faut dépasser.

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