Samuel Paty aurait pu ne jamais être confronté à l’attaque de son assassin si… (deuxième partie)

Samuel Paty aurait pu ne jamais être confronté à l’attaque de son assassin si… (deuxième partie)

Notre premier article concernant l’assassinat de Samuel Paty a donc déjà établi une grave erreur d’interprétation de la « mise en accusation publique » de Samuel Paty par ce père de famille, ce militant, et leurs soutiens anonymes, lesquels exprimaient des menaces. Il faut donc maintenant comprendre si et comment il aurait pu bénéficier d’une protection, de protections, et pourquoi, factuellement, il n’a pas été protégé. Samuel Paty était un enseignant de l’Education Nationale. La direction de l’établissement s’est adressée à son autorité hiérarchique, à savoir le Rectorat de Versailles, et ce à travers plusieurs services. Concernant les faits internes au collège et aux faits dans leur ensemble, un rapport de l’Education Nationale a été rendu en décembre 2020, soit moins de deux mois après l’assassinat. Il est accessible ici. Les éléments qu’il contient ne sont pas toujours les mêmes que ceux publiés dans des journaux. Si la direction de l’établissement manifeste à plusieurs reprises une vive inquiétude sur les menaces contre Samuel Paty, la réponse rectorale s’est concentrée sur la venue d’un « référent laïcité », dont l’intervention s’est résumée à rappeler les principes en vigueur dans l’Education Nationale, à partir de ce que ce Ministère conçoit de la « laïcité ». Le vendredi 9 octobre, ce référent se rend dans l’établissement. Voici ce que dit le rapport :

« Participent à l’entretien Samuel Paty, la principale, la conseillère principale d’éducation.
L’entretien se déroule au cours de l’après-midi, avant la réunion avec les parents d’élèves. Il permet de
reprendre l’enchainement des faits depuis le lundi 5 octobre et d’apporter des précisions sur ce que
recouvre la notion de laïcité au sens de la loi. L’échange est ouvert, Samuel Paty a du mal à percevoir qu’en proposant aux élèves de sortir il a fait une erreur, il pense qu’en cela son comportement est conforme aux principes de la laïcité. Toutefois, il est dans une attitude d’écoute. Il perçoit que cette démarche vise à l’accompagner, que le soutien de l’institution lui est réaffirmé même si le contexte mérite une réflexion. Le référent laïcité développe une argumentation autour de deux axes : le fait d’avoir montré des caricatures n’est pas remis en cause ; en revanche avoir fait sortir des élèves pour leur épargner la vue des caricatures, même avec les meilleures intentions et dans le cadre d’une démarche pédagogique construite, est une erreur
. Reprenant à l’appui de son propos, les termes de la lettre de Jules Ferry aux instituteurs, il explique au professeur qu’en voulant le contraire, il a « froissé » les familles. Au final, Samuel Paty reconnait une maladresse dans la mesure où ce qui était pensé comme un moyen de protéger les élèves a finalement froissé. Lors de l’entretien, il est redit qu’il n’a pas demandé explicitement aux élèves musulmans de sortir mais qu’ils se sont sentis désignés implicitement. Samuel Paty remercie pour cet entretien. Il lui est demandé de rester en retrait lors de l’échange avec les familles. L’objectif est d’affirmer qu’il n’a pas à rendre compte aux parents de ses choix pédagogiques. Avant l’entretien avec les parents, le référent laïcité et la principale conviennent du message qui peut être adressé aux parents pour leur préciser que l’incident a été traité, ceci afin d’écarter tout risque de division entre les parents d’élèves. L’opportunité d’un message aux enseignants est également envisagée. Les échanges permettent au référent laïcité de se rendre compte que parallèlement aux faits, une affaire est montée par le père de l’élève. Un relevé de conclusions est rédigé par le référent laïcité et partagé avec la principale. Il est envoyé au DASEN, au DAASEN et au directeur de cabinet.« 

La manière dont le référent laïcité interprète les faits se réduit à l’examen des droits et des devoirs de Samuel Paty dans sa situation d’enseignant. Il ne prend pas en compte la globalité des faits, à savoir l’expression de menaces contre lui. Ce qui domine dans les propos, c’est une mise en cause, feutrée, mais claire, du professeur : il a fait une « erreur », en demandant aux élèves qui pensaient pouvoir être choqués par ces images, de sortir. Pourtant, Samuel Paty a eu raison de répondre qu’il l’a fait en pensant, précisément, à ce qu’ils pourraient ressentir, et donc, par respect pour eux, il a préféré leur proposer de choisir par eux-mêmes. Le référent laïcité a écrit dans son rapport :

« M. [partie non communicable-article L. 311-6 du CRPA] essaye de monter une affaire qui dénature les
faits en faisant passer l’enseignant comme ayant agi contre les musulmans et en faisant état d’une
exclusion de deux jours de sa fille. Il a également aujourd’hui porté plainte contre l’enseignant d’HG
M. Paty. La situation de classe et du collège : M. Paty a reconnu avoir fait une erreur. Il ne voulait pas froisser les élèves en utilisant une caricature comme support pédagogique et il les a froissés en laissant supposer qu’il s’adressait aux musulmans. Il a été maladroit et il a laissé penser qu’un critère religieux pouvait induire des activités pédagogiques différentes pour une même classe. Mais si l’effet est celui d’un manquement à la laïcité / neutralité, à aucun moment le manquement n’a été intentionnel et cela a été très ponctuel dans une séance d’une heure d’une séquence pédagogique de sept séances. L’erreur a été reconnue dès les premiers appels de parents tant par la principale que par l’enseignant.
« 

Samuel Paty « a reconnu avoir fait une erreur. (…) Il les a froissés. (…) Il a été maladroit. (…) Mais si l’effet est celui d’un manquement à la laïcité/neutralité… (…) L’erreur a été reconnue ». Le référent laïcité met donc en cause le professeur pour une « erreur ». Or, cette analyse, très discutable, place donc le problème du côté de Samuel Paty, et non du côté des personnes qui le mettent en cause et le menacent.

Dès le lendemain de la venue de ce référent laïcité, « Le samedi 10 après-midi la principale reçoit un deuxième message de la présidente de la FCPE pour le collège qui l’alerte cette fois sur la diffusion via YouTube d’une vidéo. Le père de l’élève y tient un discours dans lequel il cite nommément Samuel Paty. La présidente de la FCPE indique que la vidéo circule beaucoup sur les réseaux sociaux et que le nombre de vues est significativement plus important que la veille. » Autrement dit : les faits qui, jusqu’ici, étaient probablement connus des seuls personnes directement concernées par la vie de l’établissement, les enseignants, les parents d’élèves, les élèves, le personnel administratif, sont désormais portés à la connaissance de n’importe qui. Le nombre de vues, en augmentation constante, prouve qu’il y a un élargissement probable des personnes qui ont connaissance des faits et des polémiques.

Du début de l’affaire jusqu’à son terme, la directrice de l’établissement, la « principale », a été constamment présente, a perçu les dangers. Le rapport est formel.

« À la suite de l’appel de la mère d’une élève de la 4ème 5, la veille mercredi 7 octobre, et d’un message
anonyme d’indignation envoyé sur la boîte mèl du collège dans la nuit, la principale prend la mesure de
l’ampleur des réactions que le cours dispensé le lundi 5 octobre par Samuel Paty provoque. Aussi, le jeudi dès 8 h 35, elle alerte, par mèl, le conseiller technique départemental établissements et vie scolaire. Les échanges avec le père de l’élève et la découverte de l’identité de l’accompagnateur, qui s’est présenté comme représentant des imams de France, lui confirment que le retentissement donné à ce cours peut prendre une dimension plus inquiétante encore. À ce stade sa crainte se porte sur un risque de manifestations voire d’intrusions au sein du collège et de réactions d’insultes ou de manifestations hostiles à l’égard de Samuel Paty. En l’absence de réponse au message adressé au conseiller technique départemental établissement et vie scolaire, dès la fin de l’entretien avec le père de l’élève, la principale décide d’appeler directement le DAASEN.
 » Puis : « En outre dans la soirée, la principale informe par mèl le maire de Conflans-Sainte-Honorine que son collège est dans une « situation délicate » en lui précisant les différents éléments de la situation (réaction au cours
d’un professeur par un parent, messages anonymes, actions du père de l’élève et de son accompagnateur). Elle a un échange téléphonique à ce sujet avec le maire le lendemain
. » Puis : « Après les cours, craignant un risque de manifestation devant le collège, la principale ne veut pas que
Samuel Paty rentre seul, à pieds, chez lui. Elle cherche à le contacter, il n’est plus présent au collège, ne
répond pas au téléphone. Inquiète, la principale décide de se rendre à son domicile. Elle rencontre le
professeur d’histoire-géographie avec lequel Samuel Paty avait parlé de son cours et lui fait part de son
inquiétude. Le professeur propose de l’accompagner. Ils rencontrent Samuel Paty à la sortie de son
domicile alors qu’il s’apprêtait à aller jouer au tennis. Il apparait très serein.
 » Dans la foulée : « La principale, à la suite du conseil donné par le DAASEN le vendredi, appelle le commissariat pour prendre
rendez-vous afin d’aller déposer plainte avec Samuel Paty. Un rendez-vous est dans un premier temps pris pour le jour même à 17 h à la fin des cours, mais un fonctionnaire de police rappelle quelque temps après pour indiquer qu’ayant précédemment pris le dépôt de plainte du père de l’élève, il souhaite prendre aussi la plainte des personnels du collège. Ce policier n’étant pas disponible le lundi, le rendez-vous est reporté au lendemain à 14 h 30. Il est à noter que c’est seulement à cette occasion que la principale apprend que le père de l’élève a déposé une plainte, sans autre précision
« . Lorsque le 13 octobre, elle se rend, avec Samuel Paty, au commissariat de Conflans pour un double dépôt de plainte (le sien et celle de Samuel Paty), « elle y indique que le collège « reçoit des menaces téléphoniques où clairement on laisse entendre de s’en prendre physiquement à M. Paty et au collège si nous ne prenons pas des mesures disciplinaires à l’encontre de cet enseignant » » Enfin, « La principale a par ailleurs conseillé à Samuel Paty, malgré la proximité de son domicile par rapport au collège, de se déplacer avec son véhicule personnel et il est arrivé que le professeur se fasse raccompagner.« . Autrement dit : si l’affaire avait été gérée au niveau du rectorat par cette principale, la protection fonctionnelle pour Samuel Paty lui aurait été accordée de manière conservatoire (et ce même si son dossier n’était pas prêt), ou elle aurait été décrétée, et il aurait ou été « exfiltré », provisoirement, ou il aurait été placé sous une réelle protection, physique. Pourquoi cela n’a pas été le cas ?

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