USA/droit à l’avortement : des paradoxes américains entre liberté et nécessité, une conséquence de la croyance dans une « destinée manifeste » ?

USA/droit à l’avortement : des paradoxes américains entre liberté et nécessité, une conséquence de la croyance dans une « destinée manifeste » ?

Comme les Etats-Unis en ont le secret, une hypothèse de modification d’un principe de droit par la Cour suprême met le feu au pays : selon une fuite (dont la dite Cour veut identifier la source pour la poursuivre), un des Juges de cette Cour a élaboré un mémorandum de 80 pages dans lequel il propose de revenir sur la jurisprudence « Roe versus Wade », laquelle a fait du « droit à l’avortement » un droit constitutionnel, qu’aucun Etat ne peut donc récusé (mais qu’il peut adapter). Il s’agirait d’une victoire, provisoire, des Républicains et des conservateurs « chrétiens », qui combattent cette jurisprudence depuis son adoption, et que Trump a favorisé en nommant des juges conservateurs à la Cour suprême. Sur ce sujet comme sur tant d’autres, c’est en restant près des faits que l’on peut avancer sur les problèmes. De quoi parlons-nous quand nous parlons d’avortement, et quid de cette pratique médicale, au regard des droits fondamentaux aux Etats-Unis ?

L’apparition d’une grossesse est, pour une femme, un fait majeur, lourd de conséquences. Si cette apparition est très souvent souhaitée, ce n’est pas toujours le cas. Des femmes ne veulent pas avoir, jamais, d’un enfant. D’autres ne se sentent pas prêtes, ou pas capables. D’autres récusent, à priori, l’enfant à venir, parce qu’il leur a été imposé par un viol. Il s’agit donc d’un évènement qui les concerne, puisqu’il s’agit d’un évènement biologique, intimement lié à leur corps. S’il est un principe universel non formulé selon lequel toute personne EST son propre corps, et celui-ci lui appartient, ce principe de propriété privée est limitée puisque si, en effet, il/elle en fait ce qu’il/elle en veut, il existe des limites déterminées par les coutumes et les lois locales. Notre corps ne nous appartient pas totalement, mais appartient aussi à la collectivité, pendant notre vie et après notre mort. Dans la Constitution américaine, la propriété privée, présupposée partout, n’est pas définie, sauf de manière économico-juridique dans le 4ème amendement, par l’évocation de « l’espace de soi » (le domicile).(1) Le corps est, précisément, soi en tant qu’espace, et c’est ainsi qu’une femme peut être l’espace de genèse et de croissance d’un enfant. Cet espace est supposé, comme pour toute personne, être inviolable, et le non-respect de cette obligation consiste en une infraction (délit, crime, selon la nature de), qui entraîne nécessairement des poursuites, juridico-politiques. L’apparition d’une grossesse constitue donc, pour une femme, un évènement personnel, qui advient dans son espace à soi, sur lequel elle a donc un contrôle, absolu – en principe. Parce que, comme nous l’avons défini plus haut, cette propriété privée connaît, partout à travers le monde, des limites, variables, dans l’espace et dans le temps. Par exemple, il n’est pas légal dans la plupart des pays du monde de vendre un de ses organes. Si les auto-mutilations ne sont pas nécessairement formellement interdites, elles le sont par la coutume, et les personnes concernées par, peuvent être assistées, psychologiquement, médicalement. En France, le droit à l’avortement est limité à 14 semaines de grossesse (soit 3 mois et demi). Pourquoi ? C’est le savoir scientifique qui est à l’origine de cette différenciation : il est tenu compte du développement de l’être en gestation, et du niveau de ce développement pour la femme elle-même. Le droit à l’avortement n’est donc pas absolu, mais conditionné. Si la Cour suprême revenait sur cette jurisprudence, l’avortement ne disparaîtrait pas aux Etats-Unis, mais il serait spécifique par Etat : certains Etats seraient « libéraux », d’autres seraient très limitatifs.

Ce qu’il faut comprendre, c’est la raison, les raisons, de cette passion américaine contre l’avortement et pourquoi les libéraux sont en difficulté. Les personnes les plus engagées sur et contre ce droit à l’avortement, hommes et femmes, sont souvent des « croyantes », qu’elles se définissent comme telles, ou qu’il soit nécessaire de les percevoir comme tel. Elles affirment que la vie humaine repose sur une volonté, celle de « Dieu ». Comme pour nombre de parents avec leurs enfants, les êtres humains seraient désirés par cette puissance. Leur existence ne serait donc pas une production contingente, mais une nécessité. Or le droit à l’avortement présuppose que la nécessité peut être humainement empêchée par une liberté, et ce sont donc des « défenseurs des libertés », comme les conservateurs américains se définissent, qui s’expriment et agissent contre cette liberté. Pourquoi ? Parce que cette liberté nie cette nécessité, et elle touche aussi à l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il ne peut pas être nié, et il n’est pas acceptable que ce qui est prévu dans son plan soit contredit. Si cet acte est toléré, cela suppose qu’il n’existe pas, et il doit exister. Ces activistes récusent la contingence de la vie humaine. De leur côté, les « libéraux » invoquent un droit « naturel », consubstantiellement lié à la personne, alors qu’aucun des droits humains n’est, selon les politiques et les constitutions, sans limite. Le problème réside dans la non-définition de la propriété privée dans la Constitution et la déclaration des Droits. D’autant que les conservateurs offrent à ceux-ci une démonstration de ce que peuvent être leurs contradictions : on sait que ceux-ci se déclarent farouchement attachés à la propriété privée, mais ils contestent leur propre absolutisme en la matière. Dans l’Histoire américaine, on le sait peu, mais l’Etat fédéral, tel ou tel Etat, ont pu vouloir et couvrir des pratiques de stérilisation sur des femmes racisées, avec la bénédiction de conservateurs racistes. La doctrine politico-religieuse de la « destinée manifeste » considère que les citoyens des Etats-Unis doivent coloniser « l’Ouest », et, pour coloniser, il faut enfanter. Mais si la naissance de ces enfants américains a été souhaité et protégée, celle des enfants des tribus « Native » a été, au contraire, nié, empêchée, limitée, violentée. La « défense » du droit à naître et à vivre n’est donc pas une défense universelle, mais l’expression d’un certain racisme/suprémacisme pour qui les enfants, blancs, chrétiens, sont, comme leurs parents, liés de manière particulière à Dieu, alors que les autres…

(1) : « Il ne sera pas porté atteinte au droit des citoyens d’être exempts de toute perquisition ou saisie déraisonnable concernant leur personne, leur domicile, les documents et biens leur appartenant ; aucun mandat de perquisition ne pourra être délivré s’il ne se fonde sur des motifs plausibles, s’il ne s’appuie sur des déclarations ou des affirmations sous serment et s’il ne mentionne de façon détaillée les lieux qui doivent faire l’objet de la perquisition et les personnes ou objets dont il faut s’assurer« 

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