Zemmour, le candidat du catholicisme « profond », le héraut des néo-Croisés

Zemmour, le candidat du catholicisme « profond », le héraut des néo-Croisés

L’originalité de cette nouvelle campagne électorale pour une élection présidentielle de la 5ème République aura été la diversification des candidatures de l’extrême-droite, avec la mayonnaise Zemmour, mais aussi l’extrême-droitisation des candidatures de la droite, avec la campagne de Valérie Pécresse et celle du président actuel. Ceux que Attac a qualifié de « candidats des inégalités » se disputent par la surenchère, mais la surenchère elle-même, dans la radicalité, violente, anti, anti-immigrés, anti-musulmans, anti-pauvres. Certains veulent y voir le fait que l’extrême-droite aurait réellement progressé en France, alors qu’il est tout aussi possible de considérer qu’il y a surtout une concurrence féroce pour le leadership bourgeois de type « versaillais », parce qu’il garantit au vainqueur de cette concurrence la soumission des autres, leur ralliement, de facto ou in fine. La nouveauté de cette élection est l’apparition d’un candidat typiquement américain : un produit télévisuel fondé sur le « clash », avec un carriériste dont le parcours a commencé il y a près de 20 ans, notamment via une chaîne de télévision du « service public » (France2), avant de devenir un cheval de course d’un milliardaire, mécène de l’extrême droite. En se servant des tragédies, des violences, des conflits, des stigmatisations fréquentes dans un pays où le racisme est structurel, Eric Zemmour s’est donc fait un nom, devenu une marque, « bankable ». Ses « fans », proches du fanatisme en tout ce qui le concerne, ont fait grandir la rumeur d’une candidature à l’élection présidentielle, et l’hyper-narcissique en a été si flatté qu’il a réfléchi avec sérieux à cette hypothèse. Rassuré par la certitude de nombreux soutiens de la part de personnes ou de groupes avec des moyens financiers importants, Zemmour a fini par officialiser sa candidature à l’élection présidentielle, et, avant le terme du dépôt des 500 signatures de parrainage, a pu confirmer celle-ci dès lors que le Conseil Constitutionnel disposait de, à minima, ces documents signés par des VIP de la République. On allait voir ce qu’on allait voir… Quand cette candidature a donc été validée, les sondages concernant le premier tour de l’élection présidentielle affirmaient que ce candidat était très haut, dans le trio de tête, et notamment, ou juste devant, ou juste derrière, Marine Le Pen. Et puis, les jours passants, de nombreux Français qui, jusqu’ici, suivaient cette campagne permanente (engagée depuis plusieurs mois par des médias intéressés à ce conflit majeur que représente une élection présidentielle), ont regardé et écouté plus attentivement les différents candidats dans leurs expressions publiques, et parmi eux, Zemmour. Et ainsi, de jour en jour, de semaine en semaine, la candidature réputée « révolutionnaire » s’est normalisée, à la fois par son programme, très orthodoxe sur le plan économique, et par des sondages qui ont fait descendre de son empyrée l’homme que ses fans voyaient déjà en haut de l’affiche. Mais pourquoi et pour qui cette candidature s’imposait-elle ?

Les Français ont-ils une mémoire de « poisson rouge » ? D’où nous vient notre mémoire ? De notre propre vie, notre mémoire existe, parce que nous avons l’expérience de, parce que nous sommes, l’expérience de. Mais de ce qui n’est pas notre propre vie ? Nous dépendons des récits et représentations. Les Français ont, vaguement, la mémoire, de, l’Occupation, de la Seconde Guerre Mondiale, de la « Révolution Française », et pour ce qui est des périodes moins identifiées comme elle, le vague divague encore plus. Connaître les grandes périodes citées ne se fait pas, sans efforts. Il faut, lire, voir, écouter. Nombre de Français ont une culture historique, scolaire : partielle, et datée. Le fait que nous vivions dans une « République laïque », notamment depuis la fameuse loi de la fin 1905, laisse penser à certains que, un siècle après, la France n’est plus cette « fille aînée de l’Eglise », selon l’expression catholique elle-même. Or il s’agit là d’une illusion. Si la pratique catholique active (avoir des semaines rythmées par des rites, par des liens avec l’Eglise catholique) n’est plus aussi importante, n’est même plus majoritaire, elle reste réelle, notamment dans des bastions (la Bretagne, Nantes, Bordeaux, le pays basque, Lyon, etc), et, au-delà de cette pratique elle-même, c’est l’Eglise catholique elle-même qui reste intimement liée à l’Etat, à ses dirigeants politiques et administratifs. Lors de la « crise Covid », le gouvernement a reçu avec déférence certains représentants des cultes, dont, au premier chef, ceux de l’Eglise catholique, et leur a donné globalement satisfaction, alors même qu’il interdisait les manifestations publiques. Mais si le catholicisme français reste fort, il n’est pas uni. Il y a des radicaux et des modérés. Les mêmes qui reprochent aux musulmans d’avoir une telle différenciation et qu’ils comptent, parmi eux, des radicaux, sont souvent eux-mêmes des catholiques radicaux. Il y a une frange du catholicisme français qui, comme en Islam, donne dans les mythologies chrétiennes, et l’une d’elles est constituée par les « croisades », ces armées européennes constituer pour aller reprendre « Jérusalem » aux « mahométans », premières invasions occidentales très meurtrières au Proche et au Moyen Orient, avant leur répétition à l’époque moderne. Et le fait que des musulmans encore plus radicaux (au point qu’il est légitime de se demander s’ils sont musulmans), viennent se confronter à ces pays, par des actes criminels, de groupe ou individuels (le 11 septembre, les attentats en France, en Espagne, en Angleterre, en Belgique, les crimes commis par des hommes seuls), a dopé ces nouveaux croisés qui en sont venus à adopter les codes (la barbe) et les idées manichéennes de leurs supposés « ennemis ».

Mais lorsque des groupes se constituent, ils ont besoin de hérauts-héros. La particularité française aura été que le catholicisme le plus radicalisé, dans lequel l’antisémitisme a longtemps été un principe général, aura trouvé dans un petit Juif français sa référence, qui lui donne toute satisfaction, parce qu’il « fait le job ». A peine ouvre t-il la bouche que les mots, « Islam », « musulmans », « migrants », « racailles », « voleurs », « assassins », sortent. Si ses logorrhées sont très semblables les unes aux autres, elles apportent leur dose de haine(s) à ses supporters fanatiques pour qui il a, momentanément, acquis un statut « divin ». Ce catholicisme-là n’avait plus de champion depuis quelques années, notamment depuis la retraite prise par Jean-Marie Le Pen. Mais s’ils portent au pinacle leur champion de manière bruyante et agressive, la maigreur de sa réflexion générale, de ses propositions, ne permet pas de dépasser les limites, étroites, de ce tribalisme.

Ces derniers jours, les sondages officiels, publics (à l’égard desquels nous avons de multiples préventions, inquiétudes et critiques, nous en parlerons prochainement), affirment que les intentions de vote en sa faveur baissent. Mais ont-il été réellement beaucoup plus élevés ? Pendant une période, longue pour les uns, courte pour les autres, les Français ont mangé du « Zemmour », matin, midi, et soir. En se rapprochant du premier tour, en devenant un candidat « comme » les autres, avec une campagne pas du tout originale, et par une incapacité à faire résonner, saillir, une proposition originale qui touche les Français en ce qu’ils ressentent et jugent important, la candidature dont on nous disait qu’elle allait le conduire à l’Elysée paraît souffrir et devoir se conclure, bientôt, par un échec. Mais si c’est le cas, et que, de son côté, Marine Le Pen accède une nouvelle fois au second tour de l’élection présidentielle, on peut supposer que ceux qui se seront fait la tête pendant des mois trouveront des moyens pour, rapidement, se rabibocher et s’unir (la candidate du RN étant susceptible de promettre à Zemmour un porte-feuille de ministre, ou de premier ministre même). Evidemment, contre une telle perspective, et en cas de qualification Macron au second tour de l’élection présidentielle, cet attelage serait susceptible de susciter une nouvelle fois un radical rejet, et ainsi permettre à l’actuel président d’être réélu, confortablement, bien qu’il soit socialement très fortement rejeté. Et en cas de qualification de Jean-Luc Mélenchon face à ce même attelage, on peut être certain qu’une partie notable des électeurs de la droite (Pécresse/Macron) voterait pour ce ticket Le Pen/Zemmour, en augmentant ses chances d’arriver en tête lors du deuxième tour – même si, dans cette même hypothèse, on peut aussi supposer que la participation au second tour pourrait être massive et permettre, à l’inverse, au candidat de la FI de l’emporter. De la candidature Zemmour, on peut donc conclure qu’elle aura été, pour cet « éditorialiste » qui parle de la France à chaque discours, une opportunité, de faire croître sa notoriété, et d’en faire un moyen de s’assurer des bénéfices personnels, sans qu’il soit certain qu’il continue à se mettre en avant à la tête d’un parti, qu’il préférera déléguer à un ami, afin de pouvoir revenir à ses exercices favoris, sponsorisés.

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